Inviter un spécialiste d’Archéologie préhistorique, Docteur en paléontologie des vertébrés pour parler du futur à l’ACIP, c’est un paradoxe et un pari.

Un pari car il se prénomme Pascal.
Un paradoxe car il s’appelle Picq.

Merci, Cher Pascal Picq, pour votre présence ce soir avec nous.

Dans ces temps où l’homme se comporte comme un enfant né à minuit, qui croit qu’hier n’a pas existé quand il voit le soleil, il nous paraissait intéressant de nous arrêter un moment pour réfléchir.

C’est l’objectif de cette Soirée de Rentrée de l’Association des Cadres de l’Industrie Pharmaceutique et des Industries de Santé et je vous remercie très sincèrement, au nom de notre Conseil d’Administration, d’avoir répondu nombreux à cette invitation.

Comme tous, nous savons que Demain est imprévisible, comme nous savons aussi, dans nos laboratoires, que Demain c’est tout le temps pour nous.

Mais Demain c’est autant le jour d’après que dans longtemps.

On nous affirme que l’on va vivre 1000 ans, que la mort du cancer est programmée, que la guerre des intelligences  fait rage et que l’intelligence artificielle sera dotée de conscience d’ici 30 ans,

Bref,
que tout s’organise grâce aux nouvelles technologies pour augmenter l’homme, que la fin de l’humain tel que nous le connaissons est programmée,

Et que nous n’avons plus le choix qu’entre le silence comme dernier refuge de notre liberté et un nouveau Droit de l’homme qui consisterait à ramper sous la contrainte.

Nous savons bien, dans nos laboratoires, qu’innover se résume pas à croiser des données, que le Big Data est une technologie qui a encore tout à prouver et que la révolution des intelligences n’est pas vraiment une nouveauté.

Mais nous ressentons bien que les sauts technologiques auxquels nous assistons doivent aller de pair avec un saut de conscience.

Parce que, au fond, désormais la ressource la plus importante, c’est le savoir, pas à la manière d’une Thérèse d’Avilla reconvertie en Notaire,
Mais parce que le souvenir est une condition de l’avenir.

Bien sûr, le passé n’est pas un refuge et il ne console aucunement des angoisses, ou des craintes d’aujourd’hui. Mais, parce que jusqu’à présent le passé semblait la seule éternité à notre portée.

Beaucoup d’entre nous ont vu la « Planète des Singes ».

Une question centrale se pose : « Puisque les deux-tiers de la population mondiale seront urbanisés, en quoi la survie des singes pourrait obscurcir l’avenir radieux de l’humanité ?

La réponse se trouve peut-être dans le fait que d’autres formes d’intelligence menacent, elles aussi, nos sociétés post-industrielles avec notamment l’arrivée massive des robots collaboratifs et l’intelligence artificielle forte.

L’utopie humaine, le rêve, a été jusqu’à présent de confier à des machines les tâches basiques, répétitives ; et les hommes ne se sont trouvés en concurrence avec les machines essentiellement sur des tâches et dans des secteurs manuels.

Dans l’agriculture et l’industrie, les machines ont peu à peu monopolisé les tâches physiques, tandis que les nouveaux emplois étaient liés à des compétences cognitives que seuls les humains possédaient : apprentissage, analyse, communication …

Or, aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les machines viennent nous concurrencer dans ces secteurs, y compris dans la compréhension des émotions humaines.

La science-fiction nous prépare à la réalité de demain et alimente beaucoup de fantasmes dès lors que sont confondues intelligence et conscience.

Plus qu’une guerre entre humains et robots, nous devrions bien plus craindre les algorithmes.

En effet, les algorithmes sont devenus de nouvelles divinités et les préférences des algorithmes façonnent déjà le monde.

En laissant les algorithmes prendre de plus en plus de décisions, cela  implique de repenser complètement le sens de la vie humaine.

Le danger est que les algorithmes servent une petite minorité, que ce soit le pouvoir politique ou des organisations privées.

Officiellement, les gens peuvent garder la liberté de faire confiance aux algorithmes ou non.

Mais la réalité, même dans les pays démocratiques, sera que si vous refusez de suivre les conseils de santé, votre assurance augmentera.

Aujourd’hui, certaines communautés sont toujours l’objet de discriminations. Mais à l’avenir, on se fichera de savoir si vous êtes noir, gay ou autre.

L’algorithme se fondera sur votre Facebook, votre Twitter, votre bilan de santé ou ce que vous avez fait depuis le bac à sable.

Toutes les données à disposition serviront à mesurer avec précision si vous êtes paresseux ou digne de confiance. Le pire étant qu’on ne pourra pas savoir pourquoi on vous dira oui ou non, parce que même la banque ou l’entreprise qui vous embauche ne comprendront plus l’algorithme, bien trop complexe pour un être humain.

***

J’entends, plutôt je sens, la rhapsodie de vos illusions singulières et celle de vos sincérités successives qui considèrent que j’exagère, que je suis négatif, que c’est une évidence irréversible, que sais-je encore !

Je voulais simplement exprimer le fait que nous sommes de moins en moins des êtres citoyens mais de plus en plus des êtres mitoyens,
Mitoyens avec les robots,
Mitoyens avec les algorithmes,

Et que ce que nous voyons nous regarde.

Il ne s’agit ni de porter le deuil du temps qui vient, ni celui du temps passé mais de se souvenir du futur.

Il s’agit d’être lucide et que c’est peut-être cela le sursaut de conscience que j’évoquais tout à l’heure.

Socrate considérait déjà que « le mal vient souvent de ce que l’homme se trompe au sujet du bien. »

Dans cette période où les mots s’entrechoquent, où le sirop de la rue distille des vapeurs enivrantes que nous renvoient les chaînes d’information en continu, il nous paraissait important, voire essentiel, de replacer la réflexion dans le sens de l’évolution du monde.

Les singes, les grands singes nous donnent un recul considérable sur les réponses sociales, politiques et économiques, le contrôle des outils et des techniques bref sur la capacité de survie dans un monde en réalité hostile.

Personne mieux que Pascal Picq ne pouvait nous aider à y voir plus clair et finalement à donner du sens à ce que nous faisons, en replaçant la perspective au bon endroit, celle de l’évolution.

Vous avez noté qu’à aucun moment, jusqu’ici, je n’ai utilisé le mot transhumanisme pour ne pas en rajouter ni brouiller les pistes.

Là encore, Pascal Picq, qui a su expliquer en plus de 200 pages le Transhumanisme à une lycéenne saura mieux que moi nous faire accéder à la périphérie du sujet.

***

L’homme réparé qui vous parle à cet instant (les yeux, le cœur, la hanche, …) a fait un stage récent dans un de ces endroits dénommés « Clinique de soins de suite et de rééducation ».

Dans le festival de cannes qui supportaient nos douleurs, j’ai imaginé ce qu’aurait été cette même hospitalisation dans 15 à 20 ans, accompagné de mon robot humanoïde que j’ai secrètement baptisé Kanpanstu !

Pour ceux, ou plutôt celles de mes ami(e)s, qui se déplacent en déambulateur, on ne parlera plus de maladie d’Alzheimer mais de désorientation chronique.

D’ailleurs les fiches d’accueil précisent qu’il s’agit de résidants (ants) plutôt que de résidents (ents).

Il parait que cette terminologie implique davantage, du moins c’est ce que m’a expliqué la responsable « du bonheur des accueillis ».

Comme il n’y a pas encore de robot kiné (et entre nous, c’est tant mieux), j’ai pu passer un certain temps à me faire masser.

Au moment de rejoindre les amis en salle à manger pour le repas de midi, la diététicienne m’a rappelé que je ne pouvais pas prendre n’importe quelle nourriture à cause de mon diabète et de différentes maladies chroniques que j’ai accumulées au fil des ans.

Quand j’avance ma main pour prendre un plat, mon bracelet m’indique son degré de dangerosité : pour moi, de vert à rouge, avec une légère vibration électrique.

Le soir, je me sentais un peu fatigué. J’apprends qu’une des résidantes avec laquelle j’avais déjeuné la veille venait de bénéficier d’une aide au départ médicalisée.

On sait bien que c’est inéluctable, mais les retrouvailles dans l’espace de recueillement polyvalent sont toujours un moment d’émotion.

Miss « Bonheur des résidants » concocte toujours après, une séance de musique des années 60 pour remonter le moral à tous.

Kanpanstu me raccompagne dans ma chambre, nous discutons un peu.

Il me remémore les bons moments de la journée et quand il sent que je vais m’endormir, il se met à fredonner quelques chansons douces.

Comme vous le savez, Mesdames, Messieurs, Cher Pascal Picq, si l’idéologie préserve, structure et conserve la réalité, l’utopie la met essentiellement en question.

Michel HANNOUN